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Maquette costumes © Nathalie Prats

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Frank

T’as plus l’habitude, ici tous les soirs c’est soir de fête

 

Archie

Et tu sais pourquoi ?

Tu sais pourquoi ?

Parce que nous sommes au bout du rouleau, lessivés

Nous sommes une bande de poivrots, de détraqués, nous sommes tous fous à lier

Nous sommes dingues, toute la bande, sans exception

Nous avons des problèmes dont personne n’a jamais entendu parler

Nous sommes les personnages d’un machin auquel personne ne croit

Nous faisons rigoler les gens parce que nous sommes des machins complètement en marge de la vie normale, de la vie quotidienne, de leur vie

Mais au fond, nous ne sommes pas drôles

Nous sommes à crever d’ennui

Pour la bonne raison que nous ne ressemblons à aucun être humain, passé, présent ou à venir

Nous n’arrivons à rien

Nous ne réussissons jamais rien

Nous sommes des emmerdeurs

Tout ce dont nous sommes capables, c’est de faire un drame quand nous pétons de travers

Nous passons tout notre temps à essayer d’attirer l’attention de quelqu’un

N’importe qui

Sur nos petits problèmes saugrenus, dégoûtants, sordides

Comme cette pauvre vieille ruine lamentable

Regarde-la

Qu’est-ce qu’elle a en commun avec toi et tes idées avancées

Elle est complètement saoûle et là

Sa cervelle inculte et fumeuse tourne à toute allure

Parce que ses veines charrient des flots d’alcool que j’ai pas les moyens de lui offrir

Et elle va nous obliger à écouter toutes sortes d’histoires lugubres que nous avons déjà entendu des centaines de fois

Elle se sent vieillir et elle se demande qui va la faire vivre quand elle pourra plus travailler

Elle a une trouille bleue de finir entre quatre planches dans un garni à

Bon sang quel est le nom de ce fameux trou perdu qu’on arrive même pas à se rappeler son nom

 

Phoebe

Qu’est-ce qu’il raconte

 

Archie

Elle va te confier que c’est ce brave oncle Bill qui a payé ton éducation. Voilà ce qu’elle avait envie de te dire, Jean.

Ta bourse ne couvrait pas les dépenses qui chiffrent vraiment, tu sais. Les bouquins, les frais de transport, les vêtements et tout le bazar. C’est Bill qui a payé tout ça. Pour vous tous. Frank est au courant, pas vrai Frank?

Je te demande pardon Phoebe, je t’ai coupé ton effet. Sacré Archie, il a toujours été le roi quand il s’agissait de couper leurs effets aux copains.

Elle en a marre et elle se sent vieillir. Elle en a marre et elle en a marre de moi. Personne ne lui a jamais offert d’autre bagage à apporter en dot que sa petite personne fadasse, ce qui représente bien peu de chose quand il s’agit d’en faire cadeau au reste du monde. Et tout ce que ça lui a rapporté c’est moi, et ça, bon Dieu, ce qu’elle peut en avoir marre !

N’est-ce pas, ma pauvre chérie ? N’est-ce pas que tu en as marre ? 

 

Création française le 20 février 2007 au Théâtre Dijon Bourgogne.

 

« Un vrai artiste, tout ce qu’il lui faut c’est une vieille toile de fond derrière lui, et avec ça il est capable de les tenir tout seul pendant une demi heure »

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    « Un vrai artiste, tout ce qu’il lui faut c’est une vieille toile de fond derrière lui, et avec ça il est capable de les tenir tout seul pendant une demi heure »

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    Why should I care ? Why should let it touch me...

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    « Oh c’est facile pour les gens comme toi de se moquer des autres, moi j’ai quitté l’école à douze ans »

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    « Eh bien, voilà de l’inattendu, de l’exceptionnel...Franchement, vous ne trouvez pas qu’elle est bien roulée... »

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    « Bon sang, rien qu’à regarder ta tête, je sens venir le cantique. »

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    « Ma maman avait promis de nous emmener  à une pantomime de Noël »

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    « J’en ai marre de vivre avec ces minables ! »

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    « Nous avions chacun notre style à nous, nos chansons - franchement , ils ne savent même plus se maquiller »

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    « Bon, eh bien, maintenant, qu’est-ce qu’on boit ? Faisons l’inventaire »

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    « J’aimerais que tu cesses de brailler, je n’arrive plus à m’entendre gueuler »

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    « C’est ça, les gars, rions dans la tourmente, et n’oublions pas que nous sommes anglais »

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    « Pourquoi on laisse ces trucs nous dégringoler sur le crâne ? »

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    « N’applaudissez pas trop fort, le théâtre est vieux »

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    « Un jour tu seras aussi morte, insensible et vidée que les autres, et tu t’assiéras sur tes mains comme les autres »

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    « Vous avez été un bon public. Un très bon public. Faites-moi savoir où vous passez demain soir… et j’irai. J’irai vous voir »

The Entertainer / Music hall 56 a été créé le 10 avril 1957 au Royal Court Theatre de Londres dans une mise en scène de Tony Richardson.

Laurence Olivier jouait le rôle-titre, Archie Rice, un artiste de music-hall qui ne fait rire personne. Comme pour Look back in anger, le succès de la pièce permit à Tony Richardson de tourner une adaptation cinématographique, un film qui date de l'année suivante, toujours avec Laurence Olivier. La traduction française de Michel Averlant date des années 60, mais ne fut pas jouée à l'époque.

Elle connut pourtant un grand succès dans toute l'Europe et Laurence Olivier considérait que c'était son plus grand rôle, "après Hamlet".

Music Hall 56 raconte quelques journées d'une petite famille anglaise pendant l'expédition militaire de Suez en 1956.

Le grand-père, Billy Rice, vieil acteur de music-hall à la retraite et vétéran de la première guerre mondiale, multiplie les allusions réactionnaires à "tout ce ramdam là-bas, au Proche-Orient" : "on dirait que maintenant les gens ont le droit de nous traiter n'importe comment. Cette bande de voyous mal lavés". Le père, un comique raté, Archie Rice, fait mine de s'en désintéresser comme de tout le reste. Sa femme, Phoebe, craint pour la vie d'un de ses fils, Mick, appelé sous les drapeaux, dont on se demande d'abord "combien il a descendu de bougnoules", avant d'apprendre par les journaux et un télégramme administratif qu'il a été fait prisonnier, puis que son cadavre pourra être rapatrié. Frank, l'autre frère, s'est déclaré objecteur de conscience et a purgé six mois de prison et une peine de travaux d'intérêt général pour refus de servir. La fille d'Archie, Jean, qui enseigne à Londres dans un foyer pour jeunes délinquants, avoue à son grand-père qu'elle a participé à une manifestation contre la guerre à Hyde Park.

L'intervention militaire franco-anglaise pour restaurer les intérêts capitalistes et impérialistes sur le canal de Suez était supposé faire tomber le président égyptien Nasser, présenté par la presse européenne comme un nouvel Hitler, et s'acheva dans un comique grandiose par la démission du premier ministre anglais Eden. La nationalisation du canal de Suez par l'Egypte et le fiasco de l'expédition vengeresse menée par la France et l'Angleterre marquèrent un point d'apogée dans l'émancipation anti-coloniale des états du Tiers-Monde et furent d'évidents symptômes du déclin des puissances coloniales européennes du dix-neuvième siècle.

Entre la conférence de Bandoeng et la nationalisation du canal de Suez, parade imprévue de l'Egypte au refus arbitraire de crédits américains pour le barrage d'Assouan, l'année 1955-1956 fut un point culminant de la mutation anti-occidentale du monde. "Le lion britannique sortit bien vieilli de l'aventure, le coq français bien déplumé" (Jean-Pierre Rioux).

L'histoire de Suez pourrait être au fond la seule histoire vraiment drôle de la pièce d'Osborne, si cette dernière ne racontait les faits du point de vue de victimes à leur façon, les membres d'une petite famille anglaise dont le fils meurt au cours de l'expédition. L'envie de rire passe tout à fait quand on pense que les co-organisateurs et les alliés du gouvernement conservateur anglais dans cette aventure furent les socialistes français  qui menaient à la même époque la guerre à outrance en Algérie. Comme aimaient alors à le répéter les militaires français : "une division française à Suez vaut quatre divisions en Algérie".

La pièce d'Osborne se sert avec subtilité (c'est-à-dire avec insistance et discrétion à la fois) d'un matériau historique qui semble avoir opportunément disparu de notre mémoire. Les personnages de la pièce se retrouvent avec les quelques oripeaux poussiéreux qui veulent encore leur faire croire qu'ils sont au centre du monde (la statue en carton-pâte de Britannia, le drapeau du Royaume-Uni et du Commonwealth) alors qu'ils se savent être dans "un trou perdu dont on ne peut jamais se rappeler le nom", la banlieue d'une ville qui n'est même pas une ville, mais une station balnéaire à l'écart du monde et de la vie, un endroit où les trains des grandes lignes ne passent jamais.

Grande pièce sur l'humiliation du nombrilisme européen et occidental, Music-Hall 56  porte en creux, comme un négatif photographique, l'histoire de la décolonisation et de l'élargissement de l'Histoire aux pays du Sud, un processus qui continue à hanter le monde d'aujourd'hui.

Archie Rice attend des nouvelles de son fils dont les journaux lui promettent la libération prochaine. C’est un cercueil qu’il verra revenir au troisième acte. C’est peu dire que la pièce résonne de toute sa force aujourd’hui. En guise de toile de fond : une guerre sans enjeu historique, perdue pour rien, à laquelle personne ne comprend rien. On peut imaginer aujourd’hui une famille de l’Amérique profonde se demandant ce que leur fils fait en Irak, cherchant de ses nouvelles à la télévision. En 1956, c’est dans le journal qu’on apprend la mort de l’enfant dont on préparait le retour...

The Entertainer est aussi un hommage à la tradition du music-hall, et par là une pièce sur une certaine idée du théâtre, débarrassée de toute tendance à la sacralisation ou à la ritualisation de la scène. Les critiques anglais y avaient décelé en 57 l'influence nouvelle de Brecht sur Osborne, mais ce dernier y croise le théâtre de Brecht presque sans faire exprès : l'interruption de la fable par des numéros de music-hall et des chansons était une façon pour Osborne de ressusciter un genre alors à l'agonie en Angleterre.

 

Le music-hall anglais était un phénomène unique et on ne pouvait y échapper,- la radio par exemple en diffusait sans arrêt. Le music-hall était un théâtre populaire, pour tous. Une revue composée de différents numéros, mais dans laquelle le comique était le personnage le plus important. Le comique qui raconte des blagues souvent mauvaises et peu convenables et qui se tient seul là-haut sur scène. Certains étaient géniaux, d'autres juste débiles. Un des plus célèbres comiques des années 40-50 s'appelait Max Miller. Il entrait sur scène et se mettait à parler comme Noel Coward chantait : à la même vitesse. Son numéro entier paraissait fait d'une seule phrase, une phrase qui durait une heure. C'était un technicien génial qui avait l'humour pataud, brutal, et direct qu'on voit déjà à l'œuvre dans le personnage de Toby dans La Nuit des rois et chez tous les clowns de Shakespeare. C'est une des deux faces de l'humour anglais, l'autre face étant la plaisanterie sophistiquée.

Jadis le music-hall comprenait aussi des numéros de danse, voire des animaux et des jongleurs. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, le music-hall resta populaire. Et puis il passa de mode, probablement à cause de la télévision. Le contact avec le public appartenait à la tradition du music-hall. Je me rappelle que lorsqu'on arrivait en retard, le comique interrompait son numéro et disait : 'please put the lights on for the gentleman, so that he can see where he is going'. Il y avait parfois un orchestre sur la scène. En fait, cela dépendait de la richesse du théâtre. L'orchestre se résumait souvent à un piano.

                      Peter Zadek, My Way, traduit de l’allemand par Irène Bonnaud.

 

Osborne ne fait pas qu'interrompre les scènes dialoguées de la pièce par les monologues et chansons de son protagoniste: il note que les scènes dramatiques doivent être jouées elles-mêmes comme des "numéros", avec la rapidité qui sied au genre, et ce sont tous les personnages qui démontrent leur sens du spectacle par une chanson, une danse improvisée ou une « sortie » haute en couleur.

 A l'heure d'expéditions militaires impériales au Proche-Orient, de rapports toujours plus explosifs entre les métropoles occidentales et les pays du sud, le monde arabe en particulier, on se lamente sur la difficulté pour les théâtres de faire entendre cette réalité contemporaine, de faire revenir l'Histoire sur la scène.

Music Hall 56 est un modèle exemplaire pour cela. Pour un théâtre qui n'est pas militant mais authentiquement politique, pour un théâtre qui s'interroge sur une expérience historique qui est toujours la nôtre aujourd'hui.

Truffaut disait qu'un grand film devait donner à la fois une idée du monde et une idée du cinéma. Au travers de deux générations de "comiques" de Music Hall, au travers de cette réunion de famille provoquée par l'expédition franco-britannique à Suez, Osborne réussit une grande pièce en parlant du théâtre et en parlant du monde, un monde qui est malheureusement toujours le nôtre.

 

Mathilde La Bardonnie, A Montreuil, une star Osborne

Music hall 56

 

John Osborne / traduit de l’anglais par Michel Averlant

 

Adaptation et mise en scène Irène Bonnaud

 

Avec : François Chattot, Dan Artus, Roland Sassi, Martine Schambacher, Sophie-Aude Picon

 

Scénographie Claire Le Gal – Costumes Nathalie Prats – Lumière Daniel Levy – Son Alain Gravier – Régie son Jean-Marc Bezou - Régie lumière Victor Dos Santos – Régie plateau Gérard Ravé - Photos © Vincent Arbelet.

 

Production déléguée : Théâtre Dijon Bourgogne, en coproduction avec le Nouveau Théâtre de Montreuil.