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Soleil couchant

 

Isaac Babel / traduit du russe par Judith Depaule

 

Mise en scène : Irène Bonnaud

 

Avec : Fred Ulysse, Bernard Ballet, Laurence Mayor, Jacques Mazeran, Dan Artus, Sophie-Aude Picon, Franck Seguy, Bernard Escalon, Marie Favre, David Casada

 

Scénographie : Claire Le Gal, assisté de Christophe Boisson - Lumière : Daniel Levy - Costumes : Nathalie Prats - Maquillage et coiffures : Catherine Saint-Sever  - Régie générale : Christophe Boisson - Assistante à la mise en scène : Cécile Arthus - Création musicale : Franck Seguy

 

Production déléguée : NEST – CDN de Thionville-Lorraine – en coproduction avec la Comédie de Saint-Etienne et le Théâtre Dijon Bourgogne et la participation du Jeune Théâtre National et de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne. 

 

"S’il y avait des anneaux accrochés au ciel, vous pourriez attraper ces anneaux et tirer le ciel jusqu’à la terre."

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    "S’il y avait des anneaux accrochés au ciel, vous pourriez attraper ces anneaux et tirer le ciel jusqu’à la terre."

  • 2

    "L'un a de l'argent, il fait la fête parce qu'il a de l'argent, l'autre n'en a pas, il fait la fête parce qu'il n'en a pas."

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    "Dieu, mon Dieu, comme il fait noir dans ma maison !"

  • 4

    "Un enfant dans un atelier, c'est beau, ça a de l'allure, mais un enfant sans atelier..."

  • 5

    "Ne me frappe pas, Benia !"

  • 6

    "J'ai à peine eu le temps de prendre mon bain d'eau de mer chaud..."

  • 7

    "La nouvelle lune viendra, a dit Ben Zakhia, et je n'accepterai plus Mendel Krik à la synagogue."

  • 8

    "Faut saigner un vieux de la sorte comme on saigne les porcs !"

  • 9

    "Est-ce que je suis vouée à ces poulets ?"

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    "Sur nous des fleurs de tilleul voleront..."

  • 11

    "J'ai accepté de chanter dans une synagogue, pas dans un repère à rats."

  • 12

    "Dieu a des gendarmes dans chaque rue, et Mendel avait des fils dans sa maison."

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    "Le petit reviendra de l'armée et il ira aussi chez les bandits."

Roi Lear de quat’sous, Soleil couchant raconte le déclin du vieux Mendel Krik, ses derniers jours de gloire et d’excès, et sa fin pathétique, estropié par ses fils, exhibé comme une vieille poupée fardée devant les amis, le quartier et le rabbin venu bénir le nouvel ordre des choses. L’histoire familiale que raconte Babel rappelle par sa brutalité ses descriptions de la guerre civile dans Cavalerie rouge, mais reprend, avec les personnages des Contes d’Odessa, leur humour tendre et bariolé. Ce mélange désarmant de lucidité implacable et de romantisme populaire fait le ton de la pièce qui se tient à distance de tous ses personnages sans jamais les condamner.

Faisant revivre les figures qui devaient le fasciner dans son enfance à Odessa, les bandits, prostituées, patrons de taverne, petits artisans ou boutiquiers qu’ils croisaient dans les rues, Babel les croque de quelques traits de plume avec autant d’humour que d’efficacité. Le plaisir de personnages hauts en couleurs, immédiatement caractérisés par des silhouettes bizarres et des accoutrements improbables, rappelle les contes populaires où un petit truand de quartier peut devenir, dans les yeux d’un enfant, « le Roi des gangsters d’Odessa », capable de tenir en échec sa majesté impériale en personne.

Mais Babel ne manque jamais de mêler ses impressions d’enfance à la lucidité d’un écrivain tout à fait adulte, et même exceptionnellement lucide. Il sait montrer dans l’histoire des frères Krik et de leur père la violence d’un microcosme social où s’enchevêtrent intérêts financiers et relations familiales, enjeux de pouvoir et désirs sexuels, traditions et modernité bruyante, à l’image du chantre de la synagogue de la Moldavanka qui interrompt la prière du shabbat pour tirer au revolver sur des rats indésirables.

Cette galerie de personnages qui démêle ses histoires à la vue de tous, comme si le microcosme familial se confondait avec celui du quartier, et de la société entière, me rappelle mes précédents spectacles. Vieux Port de Marseille dans Fanny, quartiers populaires de Dublin dans La Charrue et les étoiles, rue de Brooklyn dans Street scene de Kurt Weill et Langston Hugues, et maintenant la Moldavanka, ce faubourg pauvre d’Odessa : à chaque fois, une communauté se débrouille pour survivre avec les moyens du bord. Et le territoire minuscule qui a fait naître ces œuvres si singulières, tout imprégnées de folklore local et de traditions énigmatiques, est devenu familier à des gens qui ne sauraient le placer sur une carte. Comme il y eut trois cinéastes japonais pour réaliser des adaptations de la trilogie marseillaise de Pagnol, des lecteurs du monde entier sont fascinés par les histoires d’Isaac Babel sur la famille Krik et son quartier de la Moldavanka, pauvre et pathétique quartier devenu mythologique par ses soins.

 

Jean-Pierre Thibaudat, Via Babel, Bonnaud fait revivre le quartier juif d'Odessa

Sarah Elghazi, Babel, conteur ironique

CNDP, pièce démontée / dossier pédagogique

 

Arié-Leïb

Explique-moi, Liovka, pourquoi un hussard comme toi ne peut pas rentrer à la caserne une semaine plus tard, le temps que sa sœur Dvoïra ait trouvé un fiancé ?

 

Liovka éclate de rire et tonitrue de sa grosse voix 

Une semaine !…Vous êtes un crétin fini, Arié-Leïb ! En retard d'une semaine !

La cavalerie, ce n'est pas l'infanterie. La cavalerie se fout de votre infanterie. Je suis en retard d'une heure et l'adjudant me convoque chez lui, il me saigne l'âme, me saigne le nez et, en plus de ça, me fait passer en conseil de guerre.

Trois généraux jugent chaque soldat, trois généraux avec des médailles de la guerre de Turquie.

 

Arié-Leïb

C'est comme ça avec tout le monde ou seulement avec les juifs ?

 

Liovka

Un juif sur un cheval cesse d'être juif et devient russe. Quel abruti vous faites, Arié-Leïb !… Quel rapport avec les juifs ?

 

Création le 2 février 2011 au NEST – CDN de Thionville-Lorraine 

 

A Odessa, il y a un ghetto juif, très pauvre, très populeux et très malheureux, une bourgeoisie pleine de suffisance et une assemblée municipale ultra-antisémite.

A Odessa, il y a des soirées printanières douces et languissantes, le parfum épicé des acacias et une lune dont la lumière étale et inimitable se déploie au-dessus de la mer obscure.

A Odessa, il y a un port, et dans le port, des cargos venus de Newcastle, Cardiff, Marseille et Port-Saïd ; des Noirs, des Anglais, des Français et des Américains. Odessa a connu une période d’épanouissement, elle connaît un temps de déclin, déclin poétique, un petit peu insouciant et tout à fait sans retour.

Odessa, se dira le lecteur en définitive, c’est une ville comme les autres, c’est vous seulement qui êtes d’une partialité invraisemblable.

Eh bien, d’accord, je suis partial, en effet, et peut-être même d’une façon invraisembable, mais, parole d’honneur, il y a quelque chose dans cette ville.

Et l’authentique être humain percevra ce quelque chose et dira que la vie est triste, monotone – tout cela est certain – mais tout de même, quand même et malgré tout, elle est extraordinairement, extraordinairement intéressante.

Isaac Babel, Odessa, article de 1916, in Chroniques de l’an 18, traduit du russe sous la direction d’André Markowicz, Actes-Sud / Babel.