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Antigone / Sophocle

 

Traduit du grec par Irène Bonnaud et Malika Hammou 

Disponible aux éditions des Solitaires Intempestifs

Mises en scène : Jacques Nichet (Théâtre National de l’Odéon / Théâtre National de Toulouse) – Gwenaël Morin (Théâtre Permanent / Laboratoires d’Aubervilliers) – Elise Chatauret (Centre culturel Jean Houdremont – La Courneuve).

 

Antigone de Sophocle est une pièce à la postérité vertigineuse : tant de traductions, de commentaires, voire de commentaires de traductions, de traductions de traductions. Mais si la pièce a suscité tant de gloses, c’est qu’elle use de mots d’une simplicité déroutante. Nicole Loraux parle avec raison de «la langue énigmatiquement lisse» d’Antigone. Bien des interprétations du texte se fondent sur la récurrence frappante d’un vocabulaire restreint : «faire», «crime», «malheurs», «désastre», «profit», «loi», «main», «haïr», «aimer», «sauvage», etc. Sophocle n’use pas d’un lexique précieux ou hermétique, il martèle les mêmes termes et se sert d’images empruntées à la langue quotidienne des citoyens d’Athènes (tresser un panier, border une voile, cadenasser une porte). Son plaisir est dans la polysémie des mots les plus simples.

 

Le public athénien devait se réjouir des fréquents jeux de mots, des répétitions ironiques dont usent les personnages de cette tragédie. Le spectateur français d’aujourd’hui doit pouvoir suivre les mots d’esprit, les rebonds continuels — terme à terme — de la langue sophocléenne. Le texte de Sophocle est comme le monstre qui arrêtait les voyageurs sur la route de Thèbes : il pose des questions très difficiles avec une simplicité souveraine. La pièce doit rester cette énigme offerte à tous.

 

Nous avons tenté de travailler en étant sensibles au rythme et presque au souffle du texte. Dans la pièce même, la pensée ou la parole humaine est associée au vent, aux rafales de la tempête. Les scènes de Sophocle sont écrites en vers, des vers d’une extrême densité, rapides et terribles. Ils mordent aux oreilles, dit le garde. Ils sont autant de flèches brûlantes décochées sur leur cible, disent Créon et Tirésias. Nous avons voulu un texte français qui rendrait compte de cette vitesse, de cette brûlure, de cette violence.

 

Nous avons essayé d’aérer le texte français, d’éviter la traduction en prose qui ralentit le texte et l'étouffe. Pour nous, le rythme est primordial dans cette pièce qui est comme une perpétuelle course contre la montre : au début, Antigone doit recouvrir le cadavre, prendre de vitesse les oiseaux et les chiens ; à la fin, Créon doit devancer les chiennes furieuses de la vengeance, ces Erinyes qui passent toujours par le plus court chemin pour fondre sur les criminels.

 

La tragédie se joue entre la course d’Antigone et celle de Créon, deux personnages rattrapés par une vitesse qu’ils ont désirée. Antigone veut ensevelir son frère sans attendre : elle ne daigne pas envisager une probable intervention des dieux. Créon veut se débarrasser immédiatement de la malédiction des Labdacides et faire un exemple dès le premier jour de son règne. George Steiner l’a dit avant nous : Antigone est une pièce sur l’impatience, l’immense impatience de deux personnages qui veulent agir tout de suite et sans attendre.

C’est pourquoi le ralentissement du rythme nous semble une des pires choses qui puisse arriver à la pièce de Sophocle. Le malheur est en marche, la houle va s’abattre sur les rochers. L’urgence doit demeurer, intacte.

 

Nous avons opéré une sortie hors de la syntaxe. La volonté compréhensible de restituer en français l’enchevêtrement syntaxique du grec pousse les traducteurs à des constructions complexes et maniérées, là où Sophocle va vite, très vite, grâce à sa langue si dense et si concise. Nous avons fait le choix de la parataxe, transformant de possibles complétives et relatives en phrases indépendantes. De plus, nous nous sommes abstenues autant que possible de ponctuer notre texte. Le texte de Sophocle ne l'était pas, la ponctuation varie d'une édition à l'autre, et nous trouvons juste de laisser le texte respirer de lui-même.

 

Notre principe absolu était d’écrire une traduction faite pour être jouée et entendue. Sophocle, c’est du théâtre, et le spectateur de théâtre n’a pas le loisir de relire trois fois une phrase. La tragédie grecque à Athènes n’était pas un genre littéraire autant que le prétendent Aristote et ses successeurs, mais une performance orale, vouée à une représentation unique et événementielle : «le texte se consumait dans la représentation comme la poudre dans le feu d’artifice» (Brecht). C’est tout le bonheur que nous souhaitons à cette traduction.

 

Tiresias

J'essaie de dresser un autel de feu et d'accomplir un sacrifice

Mais Héphaistos refuse d'enflammer les offrandes

Un pus noir et épais sort des cuisses de l'animal

Il coule sur la cendre

Fume

Crache

Les poches de bile crèvent et giclent dans le ciel

Les os sortent de leur enveloppe de chair

La graisse ruisselle.

Ces présages qui agonisent

Ce rite qui n'a plus de sens

Ce garçon me les a racontés

Il est mon guide comme je suis le vôtre

 

Vois

La ville est malade de ta décision

Tous nos autels tous nos foyers sont remplis

De ce festin que tu as offert aux oiseaux et aux chiens

Ce pauvre fils d'Œdipe tombé les armes à la main

Les dieux ne veulent plus de nos prières et de nos sacrifices

Les oiseaux poussent des cris que nul ne peut comprendre

Parce qu'ils se sont gorgés d'un sang trop gras

Le sang d'un guerrier mort

Réfléchis à cela, mon petit

L'erreur est la chose du monde la mieux partagée

On commet une erreur, on tombe dans les ennuis

On trouve un remède, on se relève

Et on cesse d'être un idiot ou un malchanceux

Mais les gens têtus passent pour être les plus incapables

Cède au mort

Ne t'acharne pas sur qui n'est plus

Tu trouves courageux d'assassiner un cadavre ?