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Drapeaux noirs / Thomas Martin  d'après August Strindberg

 

Traduit de l'allemand par Irène Bonnaud

Disponible sur demande et à la Maison Antoine Vitez-Centre International de Traduction Théâtrale.

 

Mise en scène : Frank Castorf (Stadsteater - Stockholm)

 

Thomas Martin, né en RDA en 1963, a rencontré Heiner Müller alors qu'il travaillait au Deutsches Theater au moment de l'effondrement de l'Etat est-allemand. A la lecture de ses premiers textes, Müller l'a encouragé à se consacrer à l'écriture. Il a depuis écrit des essais dans le journal Freitag, des poèmes, et des pièces de théâtre : par exemple Drapeaux noirs, une adaptation du roman de Strindberg, créée par Frank Castorf en mars 1997 au Théâtre d'Etat de Stockholm.

Thomas Martin est aujourd’hui chef dramaturge de la Volksbühne de Berlin.

 

J'ai rêvé que j'étais August Strindberg, fils d'une servante, un qui regarde sa vie et l'écrit. Je traverse le théâtre qui est construit pour mes pièces et contemple l'espace vide au chatoiement bleuté. Il a les dimensions d'un opéra, l'état des murs me suggère qu'il s'agit des ruines d'un opéra, peut-être après une guerre ou un tremblement de terre. Les tremblements de terre sont rares à Stockholm, je me trouve sans doute au milieu d'une guerre ou des suites d'une guerre que moi, Strindberg, vivrai après ma mort. Le théâtre, où je suis chez moi en rêve, est un vieux théâtre, construit il y a des siècles dans un tout autre but, à la périphérie d'une ville qui est pour moi plus une origine qu'une patrie. La bâtiment se trouve au milieu de la route qui coupe Stockholm selon l'axe nord-sud, la pression atmosphérique, les crises guerres vociférations marchandes des européens, a sans doute déplacé le faubourg au centre de la ville, comme l'indique le sable du désert qui recouvre le seuil de la porte chaque matin et la présence de migrants aux cheveux sombres. De la scène se répandent les restes d'un décor, ce pourrait être la caravelle de Shakespeare après la tempête, libérée du sillage de la sonate des spectres que je joue en pensée sur un piano électrique. Le vent du sud apporte du lointain une musique enivrante, interrompue par les bruits de la circulation automobile qui passe devant ma porte, ma cachette contre les choses, contre les gens, le monde s'est révélé peu fiable. Le papier peint que, pour mon théâtre, j'ai rempli de mon texte qui venait de mon corps forme des cloques, s'enroule, quand elles crèvent, en bandes minces le long des parois, découvre les murs où apparaît, sous la couche friable de stuc, le béton nu qui laisse voir des taches de suie de grande dimension en forme de profils humains. L'opéra se révèle être un bunker, là où je supposais des ouvertures pour des portes et pour un système d'aération, apparaissent dans la paroi des meurtrières au ricanement sinistre, des poignées rouillées dont le but m'est inconnu surgissent au-dessus de moi. Il serait vain d'actionner un levier, le mélange de rouille et de pierre paraît confirmer ce qui n'était pas prévu par les plans de mon théâtre, et ce que la vue me faisait craindre. Les dimensions de l'espace ont été modifiées à mon désavantage, j'arrive à peine à enjamber les tranchées qui s'ouvrent sous mes pieds, des tranchées sans fond reconnaissable où selon mon plan devraient serpenter les canalisations destinées aux liquides corporels du public (son pus sa bile ses larmes) et de mes acteurs (larmes sueur sang). Ses humeurs ont manifestement quitté mon théâtre, pourquoi le papier peint se décolle-t-il du mur de la pièce, la colle est hors d'usage.