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Iphigénie chez les Taures / Euripide

 

Traduit du grec par Irène Bonnaud et Malika Hammou

Disponible aux éditions des Solitaires Intempestifs.

Mise en scène : Guillaume Delaveau (Espace des Arts – Chalon-sur Saône)

 

Pièce méconnue‚ peu étudiée et rarement jouée‚ Iphigénie chez les Taures ne mérite pas sa réputation de texte mineur‚ d’ajout « fantaisiste » à la grande tragédie d’Oreste.

 

Pourtant c’est vrai : tout ici se joue après. Pour Oreste et Iphigénie‚ l’histoire dynastique d’Argos rappelle les tapisseries du palais paternel où la lance d’Atrée prend la poussière dans une chambre de petite fille. Ce sont comme les contes et légendes de leur enfance dont frère et sœur aiment à se souvenir au moment des retrouvailles. Et Euripide en profite pour instruire le public athénien de l’origine de ses propres rituels devenus incompréhensibles. On est à plus d’un titre dans l’après-coup‚ dans une phase crépusculaire qui bouleverse les certitudes et transforme le genre tragique de fond en comble.

 

Non‚ Iphigénie n’est pas morte à Aulis‚ non‚ Oreste n’a pas été sauvé par le jugement de l’Aréopage. Tout ce qu’on tenait pour vrai est peut-être faux‚ et ce qui était au centre même des tragédies sophocléennes‚ l’agôn‚ le conflit‚ est ici radicalement absent.

 

Après avoir traduit Antigone‚ nous n’avons pu qu’être saisies de la distance qui sépare la langue d’Euripide de celle de Sophocle. Chez ce dernier‚ la parole est efficace et meurtrière‚ elle est capable d’anéantir l’adversaire dans des joutes oratoires d’une redoutable rapidité. Aucun affrontement de ce genre ici : les personnages réfléchissent‚ questionnent‚ écha- faudent des plans. La parole tâtonne‚ cherche‚ donne des instructions complexes – pour entrer à l’intérieur du temple‚ pour envoyer un message à Argos‚ pour purifier une statue‚ etc. On a l’impression d’écouter les personnages réfléchir‚ de les voir sans cesse ourdir des ruses et des « sophismes ».

 

Si‚ comme le dit Oreste‚ « la nuit appartient aux voleurs / La lumière à la vérité »‚ Iphigénie chez les Taures est une pièce nocturne‚ trouble‚ pleine de pièges et de mensonges.

Placée sous le patronage d’Apollon Loxias‚ le Dieu Oblique dont il est si difficile de déchiffrer les oracles‚ la pièce présente une parole parfois trop bavarde pour être honnête‚ parfois prise d’un mutisme soudain et obstiné. Une parole qui s’épuise dans les arguties ou se suspend‚ quand les personnages constatent leur impuissance : « c’est au-delà des mots ».

On remarquera que nous avons utilisé des espaces‚ des blancs‚ des effets de suspension : ces procédés sont absents du texte original‚ mais dans l’impossibilité de rendre compte de la versification grecque en langue française‚ il faut bien construire un dispositif rythmique qui puisse donner l’idée de cette langue singulière‚ toujours prête à en dire trop ou pas assez.

 

En traduisant‚ le risque est d’effacer la couleur étrange d’un mot‚ la présence dissonante d’une phrase‚ d’appauvrir le texte par souci de cohérence ou d’efficacité. Nous avons cherché au contraire à conserver la richesse de tons‚ la plasticité de cette langue.

 

Ainsi Iphigénie en Tauride ne dit rien de l’effet de dissonance essentiel annoncé par le titre grec : Iphigénie‚ princesse grecque qu’on a crue assassinée par les siens‚ a été transportée par une déesse aux confins du monde‚ dans un pays barbare et hostile. On ne sait d’ailleurs rien des Taures‚ anciens habitants de l’actuelle Crimée‚ si ce n’est ce qu’en rapporte Hérodote et qui sert de sujet à la pièce d’Euripide – leur habitude des sacrifices humains. « Iphigénie chez les barbares » : c’est ce qu’il faut entendre dans ce titre dont Euripide va pouvoir ensuite troubler la clarté manichéenne.

 

Dans cette pièce où personne n’est vraiment là où il devrait être et où tous ne songent qu’à être ailleurs‚ l’obsession territoriale ne renvoie plus à des certitudes inébranlables‚ mais trahit au contraire fragilité et désarroi : ses mots fétiches (pays‚ terre‚ maison‚ étranger‚ ici‚ là-bas) sont d’autant plus répétés qu’ils se vident de sens. La vieille opposition Grecs / Barbares vacille‚ alors même qu’elle paraît être le sujet de la pièce. Entendant parler du meurtre de Clytemnestre par son propre fils‚ le roi barbare Thoas‚ effaré‚ s’exclame : « Par Apollon / Personne chez les barbares / N’oserait. » Euripide est efficace à sa manière. Quelques mots seulement‚ et une idéologie millénaire s’écroule.

 

Les ruses d’Ulysse m’ont arrachée à ma mère

Sous prétexte de noces avec Achille

Mais arrivée à Aulis

Malheureuse

On m’a soulevée au-dessus du feu

Massacrée à coups d’épée

 

Alors Artémis m’a dérobée aux Achéens

Elle m’a échangée contre une biche

Elle m’a transportée à travers la lumière du ciel

Et elle m’a établie ici

Sur la terre des Taures

 

Un barbare y règne sur des barbares

Thoas

Il doit son nom à sa rapidité

On le dit

Ses jambes sont rapides comme les ailes d’un oiseau

 

Ici Artémis a fait de moi la prêtresse de son temple

Elle s’y délecte des lois d’une fête dont le nom seul est beau

(Mais je ne dis rien

Je crains la déesse)

Selon un usage ancien de ce pays

Je sacrifie tout homme grec qui aborde à ce rivage

Moi

Je prépare les victimes à la mort

D’autres à l’intérieur les égorgent selon des rites dont nul ne doit parler

 

Mais la nuit est venue avec de nouvelles visions

Je vais les dire au ciel

Qui sait

Ce sera peut-être un remède

 

C’était un songe

J’avais quitté cette terre

J’habitais Argos

Je dormais dans ma chambre de jeune fille

Alors le dos de la terre se met à trembler

Je prends la fuite

Je cours dehors

Je vois s’effondrer le toit du palais

Du sommet des colonnes tout s’écroule sur le sol

De la demeure paternelle ne reste qu’un pilier

De son chapiteau pousse une chevelure dorée

Une voix d’homme en sort

Et moi

J’honore ma tâche

Tuer les étrangers