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La Charrue et les étoiles / Sean O’Casey

 

Traduit de l’anglais par Irène Bonnaud et Christophe Triau

Disponible sur demande.

 

Mise en scène : Irène Bonnaud (Théâtre Dijon-Bourgogne / Comédie de Genève)

 

Un jeune couple, Nora et Jack Clitheroe, vient de s’installer dans le quartier pauvre d’une grande ville.  Dans leur appartement modeste, ils hébergent une joyeuse bande de bras cassés : un vieil oncle, ancien combattant pétri de religion, un vague cousin, ouvrier du bâtiment à la phraséologie communiste, et un ivrogne du voisinage.

Le pays est occupé par une armée étrangère.

Poussé par des rêves d’héroisme et les discours enflammés des leaders nationalistes, Jack rejoint les rangs d’une organisation terroriste qui veut délivrer le pays de l’occupation étrangère et s’est choisi un drapeau qui symbolise le travail et l’utopie : « la charrue et les étoiles ».

Au cours d’une insurrection vouée à l’échec du fait du déséquilibre des forces en présence, Jack meurt et Nora perd l’enfant qu’elle portait.

Un sniper installé sur le toit harcèle les soldats d’occupation qui ripostent en canardant les derniers étages de l’immeuble. De même religion que les soldats étrangers, Bessie, la voisine du dernier étage, applaudit à la répression militaire. Mais en voulant écarter Nora d’une fenêtre pour la protéger des balles perdues, Bessie est tuée par les soldats qui répliquent au tireur isolé.

Quand on résume à grands traits l’intrigue de La Charrue et les Etoiles, on est frappé par l’extrême contemporanéité de la pièce d’O’Casey. Nul besoin d’en rester à son contexte historique immédiat : l’insurrection de Pâques 1916 à Dublin.

Certains épisodes de l’histoire qu’elle raconte pourraient se passer aujourd’hui, à Gaza comme à Bagdad, et il y a quelques années à peine, à Sarajevo comme à Belfast. Le monde secoué de « disputes territoriales, de crispations nationalistes et de passions religieuses » (I.Ramonet) qui est le nôtre depuis l’effondrement du bloc de l’Est ressemble de plus en plus à une rue de Dublin au début du siècle ou à un quartier de Belfast des années 70.

C’est dire si le théâtre irlandais a une longueur d’avance pour décrire les soubresauts de notre actualité immédiate. Affrontements inter-religieux, situation de guerre civile, terrorisme, appel au sacrifice, culte des « martyrs » et fanatisme sont le lot quotidien de l’Irlande depuis si longtemps que son théâtre paraît le miroir de notre monde, celui, furieux, sanglant, incompréhensible, qui s’agite tous les jours sur les écrans télévisés.

En Irlande même, la trêve ne date que d’hier : l’IRA a déposé les armes le 28 juillet 2005, et le fossé n’a jamais été si grand entre les communautés catholiques et protestantes dans les six comtés du Nord (il n’y existe plus aucune école interconfessionnelle). 

Tragédie implacable d’un monde hors de ses gonds, La Charrue et les étoiles ne paraît « datée » qu’en surface. Une traduction publiée en France il y a un demi-siècle, des indications scéniques de l’auteur imprégnées du goût naturaliste de son époque (1926), des mises en scène qui remontent au « style brechtien années soixante » : O’Casey est aujourd’hui victime de ses succès passés.

Fabriquer un passé fantasmé apte à alimenter la nostalgie du « bon vieux temps » est contraire au mouvement profond des textes d’O’Casey, qui sont aussi durs et émouvants, grossiers et délicats, drôles et tristes que la vie même. D’un réalisme sans concession, son théâtre n’est pas fait pour se draper dans l’aura artificielle d’une reconstitution historique.

C’est un théâtre qui se situe parfaitement en rapport avec tout ce qu’est la vie, tout ce qui la compose. Avec des choses horribles et d’autres amusantes. Avec du beau, avec du laid. Avec du tragique, avec du comique. Les auteurs irlandais, comme Shakespeare et les élisabéthains, ont toujours placé le théâtre sous le signe d’une extraordinaire vitalité et dans une relation directe avec le public (...) Mais pour ce qui est des changements d’humeur, O’Casey est encore plus radical que Shakespeare : en une seconde,  on passe de la tragédie à la farce et inversement.

Peter Zadek, My Way, traduit de l'allemand par Irène Bonnaud.

 

Nora se précipite vers lui et, implorante, jette ses bras autour de lui

 Jack, s’il te plait, Jack, va pas dehors ce soir et je te dirai ; je t’expliquerai tout… Dis-lui de partir et reste avec ta petite Nora aux lèvres rouges.

Clitheroe se dégage des bras de Nora

Arrête tes bêtises, maintenant ; je veux savoir ce que t’as fait de cette lettre.

Nora va lentement au canapé et s’asseoit.

(en colère) Pourquoi tu m’as pas donné la lettre ? Qu’est-ce que t’en as fait ? …

Il la secoue par les épaules.

Qu’est-ce que t’as fait de cette lettre ?

Nora éclate

Je l’ai brûlée, je l’ai brûlée ! Voilà ce que j’en ai fait. Le général Connolly et l’Armée Citoyenne, c’est tout ce dont tu vas t’occuper ? Ta maison, ça va être juste un endroit pour te reposer ? Moi, je vais être juste bonne à te donner un peu de distraction la nuit ? Ta vanité sera ta perte et la mienne… C’est à ça que tu marches : ils ont fait de toi un officier, alors tu vas t’imaginer que tout ce que tu fais, c’est glorieux, pendant que ta petite Nora aux lèvres rouges, elle peut bien rester là assise à tenir compagnie à la solitude de la nuit !

Clitheroe furieux

Tu l’as brûlée, hein ?

Il lui prend le bras

Eh ben, ma petite dame —

Nora

Lâche-moi — tu me fais mal !

Clitheroe

Tu mérites d’avoir mal… La moindre lettre qui arrive pour moi à l’avenir, t’as intérêt à ce que je l’aie… T’entends — t’as intérêt à ce que je l’aie !

Il va à la commode et en sort un ceinturon Sam Browne qu’il met autour de sa taille, puis glisse un revolver dans l’étui. Il met son chapeau et regarde en direction de Nora. Durant ce dialogue, et pendant que Clitheroe se prépare, Brennan sifflote « La Chanson du soldat ».

(À la porte, au moment de partir) T’as pas besoin de rester debout à m’attendre ; si jamais je rentre, ça sera pas avant six heures du matin.

Nora avec amertume

Je me fous que tu reviennes jamais.

Clitheroe au capitaine Brennan

Viens, Ned.