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La Construction / Heiner Müller

 

Traduit de l’allemand par Irène Bonnaud

Disponible aux éditions Théâtrales.

 

Der Bau /La Construction  fut commandée à Müller en 1963 par le Deutsches Theater.

L'ancien directeur, Wolfgang Langhoff (le père de Matthias), venait d'être poussé à la démission pour avoir mis en scène une pièce relativement réaliste de Peter Hacks sur le fonctionnement d'une usine est-allemande, Die Sorgen und die Macht.

Le nouveau chef dramaturge Hans-Rainer John lança l'idée de commander des "dramatisations" de romans agréés par le Parti à des auteurs de théâtre "suspects". Ils pourraient ainsi, pensait-il, se racheter. La Construction devait être l'adaptation d'un best-seller est-allemand, Spur der Steine d'Erik Neutsch, l'histoire d'un triangle amoureux entre un fonctionnaire du Parti, un ouvrier et une jeune ingénieur sur le chantier d'un énorme combinat chimico-industriel en construction.

Après deux ans passés dans la plus totale isolation à cause de sa pièce interdite La Déplacée (1961), Müller espérait retrouver ainsi le chemin des scènes de la R.D.A., mais en situant de façon insistante l'action de la pièce pendant la construction du Mur de Berlin, il s'exposait à de nouveaux ennuis.

Müller écrivit quatre versions successives entre 1963 et 1965 et publia la quatrième en avril 1965 dans la revue Sinn und Form. Les répétitions commencèrent au printemps, mais le metteur en scène Ernst Kahler se retira du projet fin mai.

À la demande de Müller et des comédiens, Benno Besson accepta alors de reprendre la mise en scène à l'automne. Mais en décembre 1965 eut lieu le onzième Plenum du Comité central de la S.E.D. et le rapport du Bureau politique présenté par Erich Honecker s'en prit de nouveau aux écrivains et artistes qui exprimaient des "tendances nuisibles au socialisme". Il attaqua longuement La Construction ("les représentants du Parti et de l'Etat y apparaissent comme un pouvoir inquiétant, froid et étranger à l'individu"). Peu après, le théâtre reçut l'ordre de suspendre le projet. Müller chercha à sauver la production de la pièce en supprimant et modifiant quelques passages (il écrivit encore trois versions supplémentaires du texte). Sans succès. Il refit publier la quatrième version en 1975 et balaya les modifications ultérieures, selon lui, purement tactiques.

La pièce fut finalement créée à la Volksbühne de Berlin (est) en 1980 dans une mise en scène de Fritz Marquardt. Elle ne triompha réellement qu'avec une mise en scène de Frank Castorf, créée en 1986 à Karl-Marx-Stadt (Chemnitz), invitée en 1990 à Francfort sur le Main pour le festival Experimenta consacré à Müller. Le spectacle, qui durait, selon les versions, de cinq à sept heures, divisa le public et fit beaucoup pour la gloire de Castorf, "enfant terrible" des scènes allemandes, nommé peu après directeur de la Volksbühne.

Müller raconte dans son autobiographie que son travail s'était beaucoup éloigné de la commande initiale. "J'ai supprimé une partie de plus en plus grande du sujet, bien que ce fût le sujet qui m'avait intéressé ou à cause de cela. C'est devenu de plus en plus métaphorique, de plus en plus proche d'une parabole, en partant du titre de Neutsch pour en arriver au titre kafkaïen".

Der Bau est en effet le titre d'une histoire de Kafka (Le Terrier) et la pièce cite aussi à plusieurs reprises un autre texte, Beim Bau der chinesischen Mauer (La Construction de la muraille de Chine). La référence continuelle à Kafka dans le texte de Müller survenait en terrain miné. En 1963 avait eu lieu la conférence sur Kafka de Liblice en Tchécoslovaquie qu'on considère souvent comme un signe précurseur du "Printemps de Prague". Le titre allemand,Der Bau, peut désigner tout à la fois "la construction" d'un combinat chimique ou du Mur de Berlin, un chantier, l'industrie du bâtiment, la "Construction du Socialisme", un terrier, une prison (dans des expressions militaires passées dans le langage populaire, comme "drei Tage Bau bekommen", se prendre trois jours de taule), voire la structure du texte lui-même ou l'architecture de l'espace théâtral. On a volontairement cherché un titre français abstrait et polysémique pour conserver cette qualité allégorique du titre original.

 

Chantier

Donat

Pourquoi détruisez-vous les fondations ?

Voix sortant d'une excavation :

Jésus revient.

Dreier sort de l'excavation

Tu as dit "vous" ? Je vais t'apprendre à regarder.

Je vais te montrer qui détruit les fondations.

Ça, c'est l'embryon d'une centrale thermique

Tout dernier modèle, puisqu'elle doit

Bouffer du charbon salé, ce qu'aucune centrale avant elle

N'a avalé. Du charbon salé, ça ne coûte rien, on marche dessus,

Mais ça demande un bon système digestif,

Ça laisse des scories, attaque le revêtement des chaudières.

À repas exceptionnel, intestins exceptionnels.

Un os pour les concepteurs du projet, ils se cassent les dents dessus

Et peignent un plan après l'autre

Et chaque nouveau tableau efface le suivant.

Pas de problème tant que ça reste sur le papier.

Il faut bien faire de nouveaux essais et le papier a de la patience.

Mais ça ne reste pas sur le papier ; la Construction est l'objectif prioritaire,

Directive du Conseil des Usines du Peuple,- pourquoi, Staline seul le sait.

Moi aussi, je sais pourquoi : ça fait bon effet, du charbon salé

Pour la première fois au monde, ça va faire pleuvoir les primes,

L'économique doit se mettre au service du politique,

Un objectif est un objectif, une directive

Est une directive, que ça passe ou ça casse.

C'est le béton doit trinquer, mais lui

N'a vraiment aucune patience et c'est nous qui trinquons.

Maintenant tu sais qui détruit les fondations.

Papier fait exploser le béton, Papier fait onduler le sol,

Se fracasse contre tes tympans, me fait les poches,

Papier me sert de propriétaire terrien et de capitaliste,

Et me fait des bosses à l'idéologie.

Nous attendons le dessin, attendre, ça veut dire des heures de salaire,

Nous attendons la prime de l'an passé en jouant à l'écarté.

En attendant le dernier trou, on compte avec nos doigts

Et on fait semblant de construire : les enfants ont des pieds

Qui leur sortent des chaussures, il faut payer les traites.

Et puis le dessin arrive et montre que les doigts avaient tort.

On détruit tout, on reconstruit. Le concepteur du projet

Modifie le dessin : un tour de compas,

Et nous, on détruit de nouveau, on recontruit.

Et voilà :  une jambe écrase l'autre, un bras

Dévisse l'autre, la tête reste en arrière.

Maintenant on peut vraiment parler de capitalisme

L'ouvrier est servi en pâtée à l'ouvrier.

Et entre nous, c'est facile de parler,- fais quelque chose.