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La Croix blanche / Bertolt Brecht

 

Traduit de l’allemand par Irène Bonnaud

Disponible sur demande.



Mise en scène : Cécile Backès (Théâtre de la Manufacture - Nancy)

 

La Croix blanche est un épisode de Grand-peur et misère du IIIème Reich, série de scènes composées par Brecht entre 1933 et 1938 ; le projet est celui d’un théâtre documentaire de l’avènement du Reich, qui décrit minutieusement l’inscription de ce système totalitaire dans toutes les couches de la société allemande.

Berlin, 1933. Dans la cuisine d’un hôtel particulier, trois domestiques font la pause : la femme de chambre, la cuisinière et le chauffeur. La femme de chambre accueille son amant, un jeune SA ; la cuisinière reçoit son frère, chômeur. Celui-ci lance une provocation de départ : selon lui, personne n’ose plus dire ce qu’il pense du régime. Le SA le prend au mot avec humour ; les deux hommes vont s’affronter dans une joute verbale qui s’amuse à inverser leurs discours et leurs probables opinions. Le SA finit par montrer au chômeur combien sa méthode est efficace quand il s’agit de confondre un « suspect » : à son insu, le chômeur a été marqué d’une croix blanche à l’épaule. Tous n’y ont vu que du feu.


Le soupçon s’installe dans cette conversation à l’apparence conviviale : plus personne ne sait à qui se fier.

 

La femme de chambre

T’as vraiment qu’une demi-heure ?

 

Le SA

Exercices de nuit !

 

La cuisinière

A quoi vous vous exercez toujours comme ça ?

 

Le SA

Secret défense !

 

La cuisinière

Vous allez faire une rafle ?

 

Le SA

Vous aimeriez bien le savoir, hein ! Mais de moi, personne n’apprendra rien. Les poissons, on ne les attrape pas en allant pêcher à la fontaine.

 

La femme de chambre

Il faut encore que t’ailles là-bas à Reinickendorf ?

 

Le SA

Reinickendorf ou Rummelsburg ou peut-être bien Lichterfelde, qui sait ?

 

La femme de chambre (un peu déconcertée)

Tu ne veux pas manger quelque chose avant de partir ?

 

Le SA

A vos ordres. Toujours prêt à bourrer le canon de goulash !

 

La cuisinière apporte un plateau.

 

Le SA

Eh oui, on sait tenir sa langue ! Toujours surprendre l’ennemi ! Toujours arriver du côté où il ne voit pas le moindre nuage à l’horizon ! Regardez le Führer, quand il prépare un coup ! Impénétrable ! Là, on ne peut vraiment rien savoir d’avance ! Peut-être bien que même lui ne sait rien d’avance ! Et puis ça éclate, comme un coup de poing dans la gueule ! Les trucs les plus incroyables. C’est ça qui fait qu’on a peur de nous.

Il a noué une serviette autour de son cou. Fourchette et couteau levés en l’air, il se renseigne :

Ces messieurs-dames ne vont pas rappliquer à l’improviste, hein, Anna ? Avec moi assis là, la gueule pleine de rémoulade ! Il dit en exagérant, comme la bouche pleine : Heil Hitler !