813

La Mort de Danton

 

 

De Georg Büchner

 

Nouvelle traduction et mise en scène

première esquisse les 18 et 19 décembre 2013 au Théâtre du Nord - Lille avec la Promotion 4 de l'EPSAD

deuxième esquisse les 20, 21, et 22 juin 2014 à Viry-Châtillon et le 6 juillet 2014 au Festival de Brioux sur Boutonne avec les élèves-comédiens de l'EDT 91 

troisième esquisse les 30 et 31 mai 2015 au Théâtre de la Vignette, Montpellier, avec les étudiants en Arts du spectacle de l'Université Paul Valery. En collaboration avec Olivier Coulon-Jablonka et le Moukden Théâtre. 

 

Chez Büchner, il y a une forme particulière de perception. Le refus d'une vue d'ensemble ou le refus de formuler une idée avant d'avoir vu les choses. C'est un regard effrayé sur les choses, sur une réalité dont on ne peut toujours percevoir qu'une partie. On ne voit pas une réalité, on voit quelque chose de réel, on voit des choses, on voit des situations, on voit des êtres humains. Cette façon d'insister, de soutenir le regard alors qu'on est rempli d'effroi, ce refus de la vue d'ensemble ou de la distance. Ça, c'est Büchner. 

Entretien avec Heiner Müller, Théâtre / Public, mars-avril 1991

La pièce raconte un épisode célèbre de la Révolution Française, « la chute des factions » - elle se déroule entre l’exécution des Hébertistes le 24 mars 1794 et celle des Dantonistes ou « modérés » le 5 avril. Mais un des principes de notre travail était de chasser les images d’Epinal ou les idées préconçues qu’on peut avoir des figures de la Révolution. Notre seul matériau était le texte de Büchner, ses situations, ses personnages.

Quand la pièce a été écrite, Büchner avait 20 ans, il attendait que la police vienne l’arrêter à cause du tract révolutionnaire qu’il avait fait distribuer dans les campagnes de Hesse, la plupart de ses amis étaient déjà en prison, il cherchait à les faire évader et à trouver un moyen de fuir en France…C’était une situation extrême, et le texte a été écrit dans cette urgence – Büchner s’est certainement identifié à ses personnages qui sont jeunes, mais épuisés avant l’heure par les 4 ou 5 années qu’ils viennent de vivre, et les nerfs à vif.

C’est intéressant de travailler la pièce avec des comédiens aussi jeunes que les personnages de la pièce, aussi jeunes que son auteur, mais qui ont pour beaucoup abordé le travail en pensant que la Révolution Française n’était plus pour eux que matériau mort, relique. 

Ce qui frappe aussi, c’est qu’il y ait tant de scènes collectives. C’est relativement rare dans le répertoire théâtral. On s’en rend pas forcément compte dans les mises en scène qu’on peut voir de la pièce parce que le texte est toujours coupé et ne sont gardées que les grandes scènes opposant les protagonistes. Il y a beaucoup de scènes qui se passent dans les rues de Paris, avec beaucoup de petits personnages qui ne réapparaissent plus après. Ces scènes représentent plus de la moitié de la pièce. C’est intéressant de les travailler avec une promotion d’école de théâtre, parce que c’est d’emblée un collectif qui est à l’œuvre, et que c’est une chose très difficile à retrouver, plus tard, dans les aléas de la profession et de l’intermittence.

Si on coupe les scènes collectives, on rate un aspect fondamental du travail de Büchner, on réduit la pièce à un affrontement entre grands hommes, alors qu’il voulait justement saper cette vision de la Révolution. Pour lui, les grands hommes ne sont qu’écume sur la vague, chevaux de parade exposés aux badauds, « marionnettes actionnées par des fils ». Il y a dans la pièce des forces à l’œuvre qui ne sont pas des forces individuelles, mais collectives, sociales. La faim qui règne dans les rue joue un rôle considérable. C’est le peuple de Paris, de Lyon, qui prend la parole aux Jacobins, fait pression sur le Comité de Salut public, décide de la mort de Danton et fait basculer la pièce.

Entretien avec Irène Bonnaud, EPSAD - Théâtre du Nord, décembre 2013.

 

Acte 1, scène 1

 

Desmoulins

Il faut aller de l’avant. (Demain je les attaque de front dans le journal, et nous passons à l’offensive à la Convention.) Il faut imposer le Comité de Clémence, rappeler les députés proscrits.

 

Hérault

La révolution est arrivée au stade de la réorganisation. Il faut que la révolution s’achève pour que la république commence.  Dans les principes de l’Etat, il faut que le droit remplace le devoir, le bonheur la vertu, la défense le châtiment. Que chacun puisse se montrer à sa juste valeur et assumer sa nature. Les hommes peuvent bien être raisonnables, déraisonnables, cultivés, incultes, bons, méchants, ça ne regarde pas l’Etat. Nous sommes tous des fous – personne n’a le droit d’imposer aux autres sa folie particulière.

Il faut que chacun puisse jouir à son gré, que personne ne jouisse au détriment d’un autre, et que personne ne vienne gâcher la jouissance particulière de chacun.

 

Camille

Il faut que la forme de l’Etat soit un habit transparent qui épouse étroitement les courbes et le corps du peuple. Que chaque gonflement de ses veines,  chaque tension de ses muscles, chaque tressaillement de ses tendons s’y dessine. La silhouette de la nation peut être belle ou laide, elle a bien le droit d’être comme elle est, rien ne nous autorise à lui découper une petite robe à notre façon. Quant à ceux qui veulent jeter un voile de nonne sur les épaules nues de la plus jolie des pécheresses, la France, ces gens-là, nous leur taperons sur les doigts.

Nous voulons des dieux nus, des Bacchantes, des jeux olympiques, (des roses dans les cheveux, du vin étincelant, des seins bien chauds) et des lèvres mélodiques : ah ce méchant amour qui délie les membres !

Nous ne voulons pas empêcher les Romains de s’asseoir dans un coin et de faire cuire des raves mais qu’ils cessent de vouloir nous offrir des combats de gladiateurs. En lieu et place des saints martyrs Marat et Chalier, que le divin Epicure et la Venus au beau cul deviennent les piliers de la révolution. 

Danton tu mèneras l’offensive à la Convention.

 

Danton

Je mènerai, tu mèneras, il mènera. Si nous vivons jusque-là, comme disent les vieilles femmes. Dans une heure, soixante minutes seront écoulées. Pas vrai, mon garçon ?

 

Camille

Qu’est-ce qui te prend ? C’est évident.

 

Danton

Oh tout est tellement évident. Et qui mettra en œuvre ton beau programme ?

 

Philippeau

Nous et les honnêtes gens.

 

Danton

Ce « et » est un mot long, il nous tient loin les uns des autres, la distance est grande, j’ai peur que l’honnêteté ne s’essouffle avant que d’arriver jusqu’à nous. Et quand bien même ! Aux honnêtes gens on peut prêter de l’argent, on peut offrir un verre, leur donner nos filles à marier, mais c’est tout !

 

Camille

Si tu penses ainsi, pourquoi as-tu engagé le combat ?

 

Danton

Ces gens me dégoûtent. Je ne peux pas voir ces Catons se pavaner sans avoir envie de leur foutre un coup de pied au cul. C’est plus fort que moi. (Il se lève)

 

Julie

Tu t’en vas ?

 

Danton (à Julie)

Il faut que je sorte, ils me fatiguent avec leur politique.