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Lenz / Georg Büchner

 

Traduit de l’allemand par Irène Bonnaud

Disponible aux éditions des Solitaires intempestifs.

 

Mise en scène : Irène Bonnaud (Théâtre Vidy-Lausanne E.T.E.)

 

En 1778 l'écrivain allemand J.M.R.Lenz trouve refuge dans un village des Vosges. Il a rompu avec sa famille et la société de son temps. Il sombre peu à peu dans la folie.

En 1835, Georg Büchner a vingt-et-un ans. Obligé de fuir l'Allemagne pour avoir appelé les paysans de Hesse à la révolution, il se réfugie en France, à Strasbourg, et vit dans l'angoisse constante d'être extradé et livré à la police de son pays. Des amis lui racontent l'histoire de Lenz et de son séjour en Alsace. Büchner en fait un récit qui mêle ses propres peurs à celles de son personnage. Après La Mort de Danton, sa première pièce, Büchner retrouve en Lenz une autre figure capable d'exprimer son désarroi politique. L'époque est à la restauration des anciens pouvoirs, la grande Révolution est loin et il ne paraît plus possible d'apporter un remède à la souffrance des hommes.

Mais la tristesse de Büchner n'est pas capitulation. Elle est description d'un vide, d'une attente d'histoire.        

Ce qui vous intéresse chez Büchner, c'est le fragmentaire, l'inachevé, ... ?

C'est trop facile de parler simplement de fragmentation. Il s'agit plutôt d'une forme  particulière de perception. Par exemple dans Lenz : le refus d'une vue d'ensemble ou le refus de formuler une idée avant d'avoir vu les choses. C'est un regard effrayé sur les choses, sur une réalité dont on ne peut toujours percevoir qu'une partie. On ne voit pas une réalité, on voit quelque chose de réel, on voit des choses, on voit des situations, on voit des êtres humains. Cette façon d'insister, de soutenir le regard alors qu'on est rempli d'effroi, ce refus de la vue d'ensemble ou de la distance. La distance finit par advenir, mais née de l'effroi devant le détail. Ça, c'est Büchner. 

                          Entretien avec Heiner Müller, Théâtre / Public, mars-avril 1991.

 

Le jour suivant tout alla bien. Avec Oberlin à cheval dans la vallée ; de larges étendues montagneuses partant de grande altitude se rejoignaient en une vallée étroite et sinueuse qui s'étirait ensuite en de nombreuses directions jusque très haut dans les montagnes, de grandes masses rocailleuses s'élargissaient vers le bas, peu de forêt, le tout comme revêtu d'un voile gris et sérieux, une trouée vers l'ouest, vers l'intérieur des terres et sur la chaîne de montagnes qui tombait à pic au sud et au nord et dont les sommets, terribles et calmes à force de sévérité ou de silence, s'élevaient comme un rêve dans la pénombre. De terribles masses de lumière gonflaient et se ruaient hors des vallées comme un torrent d'or, et des nuages se posaient à nouveau sur le plus haut sommet ; escaladant lentement la forêt ils descendaient ensuite dans la vallée, ou bien s'affaissaient et remontaient, volant dans les rayons du soleil comme un morceau de tissu argenté ; pas un bruit, pas un mouvement, pas un oiseau, rien que le souffle tantôt lointain, tantôt proche du vent. Des points apparaissaient, des squelettes de chaumières, des planches recouvertes de paille, d’une couleur noire et sérieuse. Les gens, silencieux, sérieux, comme s’ils n’osaient troubler la tranquillité de leur vallée, saluaient avec calme lorsqu'ils passaient à cheval. Dans les chaumières, la vie, on se pressait autour d’Oberlin, il réprimandait, donnait des conseils, consolait ; partout des regards pleins de confiance, des prières. Les gens racontaient des rêves, des visions. Puis on passait vite aux choses pratiques, tracer des chemins, creuser des canaux, visiter l’école. Oberlin était infatigable, Lenz l'accompagnait partout, tantôt actif et prenant part aux discussions, tantôt plongé dans la nature. Tout cela lui apportait calme et réconfort, il lui fallait souvent regarder Oberlin dans les yeux et le calme puissant qui s'empare de nous devant la nature au repos, dans les profondeurs d'une forêt, dans les nuits d'été au clair de la lune, lui paraissait plus proche encore dans cet œil calme, ce visage sérieux et vénérable. Il était timide, mais il faisait des remarques, il parlait. Sa conversation était très agréable à Oberlin, et le visage d'enfant, si gracieux, de Lenz lui donnait une grande joie. Mais Lenz ne supporta tout cela qu'aussi longtemps que la lumière fut dans la vallée ; vers le soir une peur étrange le saisit, il aurait voulu courir après le soleil ; au fur et à mesure que les objets se changaient en ombres, tout lui paraissait comme un rêve, si repoussant, il lui vint une peur comme aux enfants qui dorment dans le noir; il eut l'impression d'être aveugle; alors la peur grandit, le spectre de la folie s'assit à ses pieds, une pensée sans issue s'ouvrit devant lui, - si tout n'était qu'un rêve ?, il s'accrocha à tous les objets, des figures passèrent rapides devant lui, il se pressa contre elles, c'étaient des ombres, la vie s'enfuyait devant lui et ses membres étaient comme paralysés. Il parla, il chanta, il récita des passages de Shakespeare, il recourut à tout ce qui faisait couler son sang plus vite, il essaya tout, mais froid, froid.