813

Prométhée enchaîné / Eschyle

 

Traduit du grec par Irène Bonnaud

Disponible aux éditions des Solitaires Intempestifs.


Mise en scène : Guillaume Delaveau (Théâtre Garonne-Toulouse)

 

L’action du Prométhée enchaîné commence au lendemain d’une guerre civile, « pour un Grec, l’abomination de la désolation » (Nicole Loraux).

La discorde a fait rage chez les dieux, pas chez les hommes, mais Eschyle raconte les événements comme s’il s’agissait d’un épisode sanglant de l’histoire d’Athènes. Son Orestie s’achevait par un appel à ne pas se battre « entre oiseaux de la volière ». Il esquisse dans Prométhée le récit de la plus fameuse des guerres fratricides : le combat entre Titans et Olympiens, fidèles de Cronos et partisans de Zeus, et l’affrontement résonne dans la pièce comme un cauchemar. La haine divise, le sang coule, et la vengeance n’en finit plus.

 

Prométhée a donné la victoire à Zeus en trahissant son camp. Il croit que les services rendus lui permettront de conserver la faveur du prince. Mais une fois sur le trône, Zeus est pris de « ce mal habituel aux tyrans : oublier ses amis ». Prométhée, opposé au projet d’anéantir la race humaine, s’attire la colère du chef. Pendant ce temps, les ralliés de la dernière heure se disputent les postes et font des courbettes (Kratos, Bia, Océan, d’anciennes divinités qui savent « flatter le pouvoir en place »). 

Prométhée, le vieux dieu trop intelligent et trop fier, subit la honte d’un châtiment qu’Athènes réservait aux voleurs de grand chemin : être cloué au pilori, raillé par les passants, à la merci du vent et de la brûlure du soleil. Pris de regrets, il pleure en évoquant les frères qu’il a trahis et dont il partage à présent les malheurs : Atlas écrasé sous la colonne qui soutient la voûte céleste, Typhon réduit en cendres sous l’Etna, Cronos et ses alliés précipités dans le Tartare.

 

Zeus a tous les attributs du mauvais vainqueur. Contrairement à Athéna qui s’assurait du respect des citoyens pour les vaincus (les vieilles Erynies défaites par son vote), Zeus s’acharne contre ses ennemis : il anéantit les puissances d’autrefois, rend la justice comme ça l’arrange, se fabrique de nouvelles lois, « sans respect pour les anciennes ». De temps en temps, il veut détruire l’humanité, soit qu’il veuille en façonner une autre, soit qu’il use de ce chantage macabre pour obtenir quelque chose : pour coucher avec Io, il menace de tuer tous les habitants d’Argos.

Le Zeus du Prométhée enchaîné est si brutal que les discussions vont encore bon train sur l’authenticité, la date, l’attribution du texte. A la fin des années 20, un philologue allemand avait mis la pièce au compte d’un esprit athée, « sans doute un étranger ou quelque métèque venu de l’Est »... Mais on a aussi beaucoup misé sur l’existence d’une trilogie, et on en a même inventé le scénario : Zeus, tel le Dieu de colère de l’Ancien testament, devenait un Dieu d’amour et de miséricorde dans les deux pièces suivantes, Prométhée délivré et Prométhée porte-feu. Malheureusement, rien ne reste, ou presque, de ces deux pièces, et pire, rien ne prouve que le Prométhée enchaîné leur était associé.

Autant prendre la pièce comme elle est, énigmatique, brutale, singulière dans ses affirmations. Prométhée n’est pas au sommet du Caucase, il est quelque part au Nord de l’Europe, au bord du monde, cloué à une falaise battue par les vents. Eschyle d’ailleurs multiplie les écarts par rapport au récit d’Hésiode, bricole des liens de parenté, choisit une version du mythe plutôt qu’une autre. Alors que Zeus ne ressemble plus à celui de l’Orestie, qu’importe. De quoi avait l’air Zeus dans les 83 pièces d’Eschyle qui ont disparu ?

 

Dans cette pièce où il vient de prendre le pouvoir (« nouveaux dieux, nouvelles méthodes »), le souverain de l’Olympe est un général putschiste destiné à ne régner qu’un « court moment » avant le prochain coup d’Etat, le « nouveau complot » qui le chassera du trône.

Eschyle décrit un univers où il ne peut y avoir de pouvoir stable car il n’est fondé que sur le cycle infini des coups de force, des malédictions et des vengeances. Les termes « tyran » / « tyrannie » sont si fréquents dans la pièce, ils sont répétés de façon si obsessionnelle qu’ils ne peuvent plus passer pour la description objective d’une souveraineté non héréditaire : ils servent déjà de pôle négatif à l’imaginaire démocratique.

La pièce, construite autour d’un protagoniste qui ne se montre jamais, pourrait s’appeler Zeus tyran. Comme le dit Prométhée : « Tu ne le persuaderas pas / Il est impossible à persuader » et pour la démocratie grecque, le refus de la parole persuasive marque l’impossibilité du politique. L’assemblée des citoyens a besoin de la discussion, de la force des discours, de l’intelligence des arguments,- et c’est bien ce que les courtisans de Zeus reprochent à Prométhée, traité de « sophiste «  à plusieurs reprises : il parle trop, il est trop intelligent, il fait le malin, il finira mal (encore plus mal qu’il ne croit). 

 

Dans cette atmosphère de dictature paranoïaque où, claquemurés dans « leur citadelle céleste », les maîtres essaient de prévenir le coup de force qui les chassera du pouvoir, on voit apparaître toutes les déclinaisons du sbire, de l’homme de main et du lécheur de bottes : Kratos, le Pouvoir, en garde-chiourme patibulaire et sadique (« Tes paroles aboient comme ta figure ») ; Bia, la Force, en auxiliaire muet ; Hephaistos, le dieu forgeron, en bourreau qui pleure ses victimes, exécute les ordres et torture son propre frère, comme Inachos, roi d’Argos, « tenu en laisse par Zeus », obligé de livrer sa fille au viol et à l’errance ; Hermès n’est qu’un larbin de bas étage ; Océan, le courtisan aguerri, habitué à courber l’échine et à s’adapter à la dernière révolution de palais (« Fais-toi un nouveau visage / Un nouveau maître règne sur les dieux »).

 

Devant eux, les victimes, - le vieux Titan et la jeune mortelle, atrocement torturés : un rivet s’enfonce dans la chair, « le dard du monstre » mord la génisse, et par un terrible effet de symétrie, Prométhée est condamné à l’immobilité absolue et Io au mouvement perpétuel. Prométhée, cloué à un rocher du bout du monde, a la vision des errances d’Io et les lui raconte. Son voyage imaginaire l’entraîne jusqu’à un autre bout du monde, là-bas, aux sources du soleil, et c’est comme si la totalité de l’univers apparaissait soudain au milieu du désert scythe, avec ses peuples réels et ses êtres fabuleux, ses paysages et ses merveilles.

On a reproché à Eschyle de faire du remplissage pour plaire au public, et d’avoir une conception très personnelle de la géographie, mais l’Arabie peut bien être au sommet du Caucase, et les Gorgones à demeure au bord de la Caspienne. Si Prométhée ne peut plus bouger, il convoquera la totalité du monde par la seule force de sa parole, et les continents viendront à lui.

 

Si leurs malheurs sont opposés, Io et Prométhée, comme toutes les victimes de torture, ont au moins en commun d’être rabaissés au rang animal, poulain harnaché ou génisse errant hors de l’enclos. Et dans les deux cas, la douleur est redoublée par l’humiliation d’être vu, montré dans cet état, exposé. Prométhée reproche à chaque nouvel arrivant son voyeurisme (« Tu viens contempler mon supplice ? ») et c’est comme s’il s’adressait aux spectateurs. Eschyle sait que la représentation de souffrances si extrêmes est problématique : « ce que tu regardes est impossible à regarder », dit Hephaistos quand il agrafe Prométhée à la paroi rocheuse. Plus tard dans la pièce, Io raconte ce qui lui est arrivé, mais le chœur l’implore de se taire : le récit est insoutenable.

 

On s’est interrogé sur les problèmes de mise en scène du Prométhée enchaîné, sur les possibilités techniques qu’offrait le théâtre de Dionysos à Athènes  : la mechanè faisait-elle arriver les douze choristes dans une sorte d’autocar aérien ? Le griffon d’Océan venait-il des airs, lui aussi ? A la fin, comment Prométhée pouvait-il disparaître sous les rochers ? Mais la pièce pose en réalité la question de l’irreprésentable par son sujet même. Comment montrer les scènes de torture ? Comment montrer des souffrances qui font sortir de l’humain ? Comment représenter ce qui ne peut être représenté ? Et comment le regarder, autrement que « dans un brouillard de larmes » ?

 

Chœur

Je pleure ton triste destin

Prométhée

Des larmes goutte à goutte tombent de mes yeux affolés

Des sources humides inondent mes joues

Qui peut envier les actes de Zeus

Il règne

Mais les lois il les fait lui-même

Aux anciens dieux

Il fait sentir son pouvoir et son mépris

 

Ecoute

Du pays entier monte un cri de douleur

Les peuples du couchant te plaignent

Toi et tes frères

Ils pleurent votre gloire superbe et vénérable

Et jusque dans les maisons de la sainte Asie

Ils entendent tes cris et souffrent de tes souffrances

Eux les mortels

 

Mêmes les femmes sans époux

Les cavalières sans peur de Colchide

Même les hordes scythes qui peuplent le bout du monde

Là-bas au bord des marais méotides

Et même

Près des monts du Caucase

La fleur guerrière de l’Arabie

Dans sa citadelle au-dessus des ravins

Même elle

L’armée terrible

Dans le grondement de ses lances acérées

 

Tous te plaignent et pleurent

 

Ecoute gémir la vague marine retombant sur les flots

Et l’abîme de l’océan

Et plus bas

Le noir royaume d’Hades

Ecoute

Les entrailles de la terre grondent et murmurent

Et les sources des rivières au courant sacré

Gémissent aussi et pleurent ton destin